Une réforme mal comprise...encore en 2015 !

Publié par Alexandre Gagné  |  à  3/04/2015 11:45:00 PM Non commenté

Entendre des citoyens ordinaires décrier la «réforme» de l'éducation n'est pas un fait surprenant. La majorité de la population n'a pas compris le virage mis de l'avant par le PQ en 1997, parce qu'on n'a pas été en mesure de lui expliquer clairement. La population n'a pas compris parce que les médias québécois aussi n'ont rien compris et qu'ils ont jugé d'emblée que ce n'était pas bon.


Entendre des enseignants, plus de 10 ans après la mise en place du Renouveau pédagogique, n'être pas capable de l'expliquer et de la mettre en place devient par contre difficile à comprendre.

Pire, entendre une enseignante faire fi du renouveau et affirmer clairement qu'elle ne suivrait pas une prochaine «réforme» est carrément inacceptable d'une professionnelle de l'éducation.

Une chronique-critique d'Alexandre Gagné

L'affaire se passe le mercredi 4 mars dans le Téléjournal 18H. Le journaliste Patrice Roy décide de faire le point sur la  «réforme» dans la foulée du rapport sur la réussite éducative au secondaire qui a mis en lumière un certain nombre de ratés. 

Parenthèse. Il faudrait cesser d'employer le terme «réforme». L'usage abusif du terme illustre bien le passé québécois marqué par les écoles de réforme, ces écoles où ont disait vouloir remettre dans le droit chemin les mauvais garçons. Patrice Roy emploie d'ailleurs cette vieille formule dans sa présentation. C'est tout dire. On laisse ainsi penser qu'il y a réforme parce que ce qu'il y avait avant n'est pas bon. Or, il en est tout autrement. À ce sujet, on peut relire le billet de Marc-André Girard sur le site du Huffington Post

Patrice Roy s'est donc rendu à l'école secondaire Édouard-Montpetit dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve pour rencontrer deux enseignants et leurs élèves de 1re et 5e secondaire.

Les premières images montrent la classe de 1re secondaire de l'enseignante Annie-Claude Grenier. Premier constat: les élèves de la classe sont toujours placés en rang d'oignons. Une disposition de classe traditionnelle qui favorise peu le travail collaboratif et propose uniquement l'enseignement frontal. Dans un tel contexte, l'enseignant demeure le centre d'attention et le passeur des savoirs dans une formule de cours essentiellement magistral. Or, le Renouveau pédagogique encourage plutôt les enseignants à varier leurs stratégies d'enseignement afin de stimuler l'attention et la motivation chez les élèves. Clairement dans le reportage, on ne met pas en évidence ce fait dans cette classe. 

La classe ne semble pas équipée d'ordinateurs et les élèves n'ont pas non plus d'outils technologiques entre les mains. Sur leur pupitre, les élèves ont tous deux gros cartables, un dictionnaire, le fameux Bescherelle de conjugaison et le roman en cours de lecture. Ces derniers outils rassurent les parents, mais pour les jeunes, ils sont un mal nécessaire puisque souvent peu utilisés. Bien des enseignants le diront.

En comparaison, l'introduction du iPad au Collège Jean-Eudes a fait bondir l'utilisation du dictionnaire en version numérique, comme en témoignait un enseignant de 1re secondaire au Journal de Montréal en novembre dernier. À quand des outils numériques dans les classes du réseau public ?

Puis, Patrice Roy interroge l'enseignante. Derrière elle, au tableau, ce qui frappe est la présence des fameuses «questions» pour repérer le complément indirect du verbe. Un emploi associé à l'enseignement de la «vieille» grammaire. Une pratique pas totalement mauvaise, mais qui questionne sur la mise en place du renouveau pédagogique dans cette classe. L'enseignante enseigne-t-elle aussi les manipulations syntaxiques ? La question se pose à première vue.  

Dans la classe de 5e secondaire en cours de mathématiques, on remarque la présence d'un tableau blanc interactif (TBI). Là aussi, la classe est en rang d'oignons, les pupitres bien alignés. L'enseignant est au TBI à donner son cours....magistral. Là encore, le TBI n'a que d'interactif que le nom. Comme dans beaucoup d'écoles, le TBI demeure bien trop souvent un objet réservé à l'enseignant comme outil de présentation. Trop souvent, les élèves n'y ont pas accès pour mettre en pratique leurs compétences et démontrer leurs connaissances. L'enquête de l'Université Laval a d'ailleurs évoqué ce manque de formation des enseignants aux outils technologiques. Dans ce cas-ci, une belle occasion a été ratée de mettre les élèves en action en classe. J'ose espérer que cela ne reflète pas une pratique généralisée dans cette école. 

L'enseignant Philippe Delorme dit qu'il avait de la difficulté à visualiser où s'en allait la réforme. Certes, la formation et le soutien aux enseignants sont des éléments qui ont fait défaut dans la mise en place du Renouveau pédagogique. L'enquête de l'université Laval le souligne donc a juste titre et nous en avons une preuve ici. 

Aberration
Un élément qui me semble aberrant est ensuite évoqué par l'enseignant Delorme: «Rendu à la résolution, c'est là qu'on va voir comment chacun a pensé. C'est là un peu que ça fait réforme...pas dire exactement qu'est-ce qui faut faire, mais les laisser deviner, associer ça à la bonne matière», dit-il en classe. 

Que veut-il dire ? Rendu à la résolution...est-ce parce qu'il a montré une recette avant ? Normalement, on ne se rend pas à la résolution...on y est normalement depuis le début, car cela devrait être l'objectif de tous les cours...de résoudre des problèmes. Dans la vraie vie, les élèves n'auront que cela des problèmes et des situations à résoudre!
Source: PFEQ, Mathématiques

Bref, en aucun temps, le Programme de formation de l'école québécoise prévoit qu'on «laisse deviner» la matière. Traditionnellement, l'enseignement des mathématiques a toujours été la livraison d'une méthode. L'enseignant montre un concept, explique comment résoudre une équation ou calculer un angle, donne des exercices aux élèves, corrige les exercices et complète l'étape avec un examen. C'est littéralement l'application d'une recette, comme en cuisine. Pendant trop longtemps, les élèves se sont posés et posent encore la question: à quoi va servir l'algèbre ou ces savants calculs? Pour eux, les mathématiques manquent de sens et de concret.

Le Renouveau vise à changer la situation. Le programme encourage plutôt les profs à partir d'une situation-problème plus concrète pour l'élève et à la contextualiser pour donner du sens aux mathématiques. La «réforme» souhaite que l'enseignant guide l'élève dans la construction des concepts, qu'il différencie ses approches, qu'il autorise les jeunes à échanger sur le problème et à commettre des erreurs, voire des échec...sans que cela n'affecte leur note, car c'est cela apprendre, doit-on le rappeler. 

Source: PFEQ, Mathématiques
Pour les élèves, résoudre des problèmes, se permettre de se tromper, se reprendre avec l'aide de l'enseignant ou de ses pairs peut être une expérience plus stimulante qu'un simple cours magistral. Là où le Renouveau n'a pas été un succès, c'est que le contenu dense des programmes n'a pas incité les enseignants à varier leurs façons de faire. Ils ont continué d'opter pour «passer» leur contenu ou faire leur manuel de la première à la dernière page. 

Une méthode mal expliquée
Le reportage aborde ensuite l'enseignement du français. Patrice Roy exhibe un Bescherelle en disant: «la réforme vous l'a pas interdit...Vous continuer à apprendre des règles de grammaire.» 

«Oui, tout à fait», rétorque l'enseignante qui enchaîne en disant: «Oui oui, parce que justement dans la réforme, il y avait tout cet aspect là...de la pédagogie par la découverte (en faisant une gestuelle exagérée), l'apprentissage par la découverte...»

«On allait faire un jeu pis que ça allait...» de dire Patrice.

Ouvrage de référence sur le sujet
«Ouais, c'est aussi que la règle de grammaire pouvait émaner à force d'observations, à force de voir comment les virgules se plaçaient...c'est possible. Je dis pas que c'est impossible, mais ça peut pas être systématiquement ça. À un moment donné, de plaquer la règle au tableau, de donner des exemples...»

Ici encore, l'enseignement magistral prend visiblement le dessus.
L'explication donnée est boiteuse et très mince. En fait, ce à quoi fait référence l'enseignante s'appelle la méthode inductive. L'idée est notamment de partir d'un corpus de phrases qui présentent une régularité pour amener les élèves à faire ressortir cette régularité afin de la transposer sous forme de règle de grammaire. On souhaite amener l'élève à observer, à questionner et émettre des hypothèses. Le tout (en temps normal quand l'enseignant est bien formé) ne se fait pas dans le vent. L'enseignant doit encadrer, guider et donner les outils nécessaires à l'élève. Ici encore, la formation des enseignants à la grammaire nouvelle n'a pas été chose facile et visiblement pas complétée partout.

De surcroit, ce qu'il faut savoir et que l'enseignante Grenier semble avoir oublié, c'est que la nouvelle grammaire et la méthode inductive sont en place depuis le programme de 1995 au niveau secondaire. Cette façon de faire a été introduite bien des années avant la «réforme». La méthode, qui a fait ses débuts en Suisse, avait d'ailleurs été remise en question dès le début au Québec avant de passer, couci-couça, dans l'usage.

Source: Tambourgi, 2008, p. 25

Pourtant, cette méthode a fait l'objet d'études et les résultats ont été probants.

Source: Tambourgi, 2008, p. 12

Retour en classe de mathématiques. «La réforme a été pensée pour le faire dans un environnement idéal quand les élèves veulent apprendre et tout ça...», dit l'enseignant Delorme.

Que veut-il dire ? Ses élèves ne veulent pas apprendre ? Honnêtement, connaissez-vous des élèves qui ne veulent pas apprendre ? En fait, ne serait-ce pas plutôt que tous veulent apprendre, mais que l'école n'est pas capable de répondre à leurs besoins, de créer un climat et un contexte favorable? C'est là, je crois, le coeur du problème. 

L'enseignant rejette plutôt le problème sur le prétendu langage difficile du programme qui serait, dit-il, incompréhensible pour l'adulte moyen... Une affirmation très questionnable.

Les ressources
L'enseignante de français le souligne, les ressources sont limitées et bien souvent absentes à l'école. Orthopédagogie et aide aux devoirs ne suffisent pas, disent les enseignants rencontrés. «On a besoin d'aide extérieure pour leur donner une volonté supplémentaire de rester à l'école», dit le prof de maths. Étonnamment, l'enseignant ne remet pas en question le «système» ou l'école, mais estime que le problème vient beaucoup de l'extérieur, de la famille, du manque d'assiduité, etc. 

L'enseignante de français fait face à une classe de 26 élèves, bien en deçà du ratio maître-élève actuel au Québec. Elle trouve néanmoins que les classes sont trop surchargées en raison des difficultés des élèves et du taux élevé d'échec qu'elle constate. 

En fin de reportage, l'enseignante lance un crie du coeur et reconnaît une partie du problème: «donnez-nous des moyens. On accueille des élèves qui ont de plus en plus de besoins particuliers. Ça nous prend de l'aide...pour aider. Ça passe aussi par la formation des maîtres». Un commentaire qui prend clairement tout son sens à la lumière de ce reportage.

Mme Grenier dit trouver déplorable qu'elle ne puisse donner «toute l'aide particulière» qu'elle voudrait à ses élèves. Étonnamment, avec 26 élèves au lieu de 32, elle devrait avoir un peu plus de facilité. La mise en place de stratégies de différenciation pédagogique pourrait sûrement lui venir en aide. Autoriser les élèves à avoir des outils technologiques pourrait aussi permettre à l'enseignante de fournir du matériel, des capsules vidéos ou une aide plus spécifique à ses élèves. Au surplus, les communications profs-élèves-parents seraient assurément améliorées. 

La motivation
Beaucoup d'élèves ne réussissent pas, car ils se sentent démotivés à l'école et cette démotivation nuit à leur réussite. Un vrai cercle vicieux. Principe de motivation en classe: donner le droit à tous de s'exprimer sans qu'on recherche toujours systématiquement la bonne réponse. Exemple dans le reportage, à 5 minutes 40, l'enseignante de français dit: «j'ai une première bonne réponse».

Ici, la quête de la bonne réponse a de quoi démotiver les élèves en échec qui n'oseront probablement pas s'exprimer...de peur d'avoir la mauvaise réponse et d'être pointés. Chez l'adolescent, il en faut souvent peu pour créer un stress, une démotivation, un sentiment d'échec. La réforme souhaite voir ce genre de procédé mis à l'écart.

Faire bouger...
Dans la classe de garçons de 1re secondaire, tous sont unanimes: faire du sport, «ça me motive». Belle illustration du besoin des adolescents de bouger et d'être en action. Pourquoi demeurer assis en rang pendant la majorité des cours magistraux? Même pour des adultes assis en formation quelques heures, il y a de quoi se démotiver...

Comme dans bien d'autres reportages, Patrice Roy pose la question aux élèves: «qu'est-ce que l'école ne fait pas qu'elle devrait faire?» Une question inutile. En tout respect, les élèves ne peuvent juger adéquatement de la pédagogie à laquelle ils sont soumis. Ils ont pas de référents pour comparer. Les réponses des élèves témoignent de ce fait. 

Je fais ce que je veux
Alors qu'il apparaît clairement (étude de l'U. Laval) que l'échec de la réforme est attribuable à sa méconnaissance, au manque de formation et d'accompagnement des profs, l'enseignante de français conclut ce reportage d'une inquiétante de façon. 

«On se sent comme des travailleurs autonomes. Quand on arrive dans notre classe, la porte est fermée. On fait pas n'importe quoi, on s'entend, mais dans le sens où on est le maître-d'oeuvre. Ça nous appartient. Pis mes stratégies pédagogiques [...] si je suis à même de montrer que ça fonctionne bien, ça va..je continue comme ça, je me fais confiance. Il y a d'autres réformes qui vont sûrement passer dans le courant de ma carrière, puis je vais pas me laisser ébranler systématiquement par ça.»

Source: MELS | Cliquez pour agrandir
Bref, c'est bien là le problème. L'enseignante le souligne elle-même, trop d'enseignants ont le sentiment de détenir la vérité et font pratiquement ce qu'ils veulent derrière les portes closes de leur classe, car les directions d'école font peu de suivis sous le couvert de la sacro-sainte autonomie professionnelle des enseignants. 

Il est très inquiétant de voir une professionnelle de l'enseignement affirmer haut et fort qu'elle n'entend pas se laisser distraire par les éventuelles autres réformes. SA méthode est la bonne, donc ELLE continue ainsi. 

J'ose espérer que l'enseignante n'a pas oublié tous les principes pédagogiques abordés pendant ses cours universitaires ainsi que les 12 compétences professionnelles (ci-contre) du MELS...

Coup de gueule
Est-ce qu'on irait voir un médecin, derrière une porte close, qui pratique encore des amputations sous prétexte que les antibiotiques ne sont pas sûrs contre les streptocoques et qu'il ne s'agit que d'un simple effet de mode ? Permettez-moi d'en douter. 

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