L'histoire enfouie du carré Saint-Louis...

Publié par Alexandre Gagné  |  à  3/10/2016 10:53:00 PM 1 Réagir

Source: TC Média
La nouvelle a fait le tour du Web québécois en moins de quelques heures. L'effondrement d'une partie de la rue Laval, voisin du carré Saint-Louis à Montréal, a créé un trou béant venant relancer le débat sur l'entretien des infrastructures municipales. 

Bien que la Ville attribue cet événement à l'éclatement d'une vieille conduite d'eau de 125 ans, la qualité du sol de l'endroit pourrait aussi être en cause. Retour sur la petite histoire du carré Saint-Louis. 

par Alexandre Gagné

Tout commence en 1653 quand un jeune Français d'environ 30 ans, Jean Auger dit Le Baron, arrive en Nouvelle-France en compagnie de sa femme Marie-Louise Grisard et de son jeune fils Louis.

Il fait partie de la «grande recrue», ces gens recrutés par le fondateur de Montréal lui-même, Paul de Chomedey de Maisonneuve, pour construire Montréal. Après une longue traversée de l'Atlantique, Auger arrive dans le bourg de Montréal, dans la zone fortifiée, l'actuel Vieux-Montréal. Le 14 octobre 1656, il s'installe sur une concession du sieur de Maisonneuve.

L'île de Montréal appartient à ce moment à la Société Notre-Dame dont fait partie Maisonneuve et les religieux Sulpiciens. Ces derniers arrivent à Montréal l'année suivante pour débuter leur ministère et l'administration de la seigneurie de Montréal. Les Sulpiciens souhaitent alors développer la ville. En 1662, le 25 août, les religieux concèdent à Jean Auger une terre étroite de «deux arpents de front sur quinze de profondeur», soit environ 117 mètres par 877 mètres. Cette terre est située au pied de la pente de l'actuelle rue Sherbrooke, dans les faubourgs, c'est-à-dire en dehors de la zone fortifiée où les champs cultivés constituent à ce moment la réserve alimentaire de la ville en formation.

Quand, le 9 mars 1663, les Sulpiciens deviennent officiellement les Seigneurs de l'île, Montréal compte encore peu d'habitants. En 1666, lors du recensement (très incomplet) on dénombre 625 personnes, dont Jean Auger qui s'identifie comme tanneur. Il y déclare sa femme et ses 5 enfants ainsi que ses possessions, «1 fusil, 3 bêtes à cornes et 10 arpents de terres en valeur.»

Source: Erudit.org
Les Sulpiciens avaient un plan très clair. Pour découper Montréal, ils divisent l'île en «côtes», un ensemble de terres comptant une série de concessions. En 1702, quand un premier plan de la seigneurie est publié (ci-contre), on compte 25 côtes...des noms qui résonnent encore aujourd'hui.

Jean Auger fera bonne vie à Montréal et décède en 1697. Sa femme Marie-Louise connaîtra de son côté, l'année suivante, une fin atroce lorsqu'elle se noie, en novembre 1698, dans un ruisseau près de sa maison.

Montréal s'étend...

Le développement et la mise en valeur des terres en dehors du Vieux-Montréal commence réellement après 1700. Montréal compte environ 1200 personnes et environ 603 ailleurs dans l'île. La population a grossi et il faut s'installer en dehors des fortifications où règne la promiscuité. C'est d'abord de l'autre côté de la rivière Saint-Martin qui longe les fortifications que l'on s'installe. Un premier noyau d'habitations voit le jour de chaque côté du chemin Saint-Laurent. Dès 1731, on y cultive les champs à bonne distance de la rivière, car le printemps les crues font souvent déborder ce cours d'eau qui, avec l'augmentation de la population, devient un égout à ciel ouvert.

La production agricole de ce secteur sert à nourrir les citadins. Montréal se développe lentement mais sûrement.

Début 1800, la futur rue Saint-Denis est ouverte dans la Côte-à-Baron (celle de Jean Auger...dit Le Baron) pour relier le centre avec les premiers villages en formation sur le plateau. De riches familles canadiennes-françaises s'y construisent. Et l'hiver, les enfants y glissent. En 1823, l'église Saint-Jacques est inaugurée sur Saint-Denis (près de l'UQAM). Le quartier prend de l'expansion vers la côte et à partir de 1835, la ville se prolonge au-delà de la rue Sherbrooke (anciennement appelée rue Sainte-Marie). La population a besoin d'eau.

En 1848, pour répondre au besoin en eau et créer aussi une pression dans le réseau d'aqueduc, Montréal décide de construire un imposant réservoir d'une capacité de trois millions de gallons à l'emplacement actuel du carré Saint-Louis. On l'appellera le réservoir de la Côte-à-Baron.

Mais l'histoire n'allait pas s'arrêter là. Durant l'été 1852, deux feux majeurs éclatent successivement à Montréal causant des dommages considérables.

Source: Journal La Minerve, 1852
D'abord le 7 juin, le coeur des affaires est incendié. Le feu éclate dans l'atelier d'un menuisier de la rue Saint-Pierre. Il fait chaud. Il vente. Le feu se propage rapidement dans le quartier. En six heures, toutes les maisons à l'intérieur du quadrilatères des rues Saint-Pierre, Saint-François-Xavier, Saint-Sacrement et Saint-Paul sont rasées. Des pertes de 370 000$ pour l'époque. Une somme mirobolante.

Ensuite, le 8 juillet, Montréal a chaud. C'est la canicule. Il fait 37 degrés et le vent souffle avec «beaucoup de force». Le feu éclate vers les 9 heures dans une maison de bois de la rue Sainte-Catherine, entre Saint-Laurent et Saint-Dominique. Le feu se propage à la vitesse de l'éclair. Les pompiers qui arrivent sur place manquent d'eau.

En cause: le fameux réservoir de la Côte-à-Barron. Il est vide depuis le mois de juin. Les citoyens avaient dénoncé la mauvaise qualité de l'eau. La Ville a plié et vidé le réservoir pour le nettoyer alors que Montréal connaissait un début d'été très sec.

Sans eau et avec un vent qui prend de l'ampleur. Montréal est condamnée. La Ville s'enflamme. Tout le secteur entre Saint-Denis, la rue Craig (l'actuelle rue Saint-Antoine), la rue Saint-Laurent et la rue Mignonne (en partie le boul. de Maisonneuve) devient un immense brasier.

La cathédrale Saint-Jacques, l'évêché en construction, l'hôpital protestant rue Dorchester et le reste du faubourg Saint-Laurent sont détruits. 25 pâtés de maisons en tout.

Quelques heures plus tard, un autre foyer d'incendie éclate près du marché Bonsecours, dans l'entrepôt de foin de l'écurie militaire du Champs-de-Mars. Tout le faubourg Québec, entre la rue Sherbrooke et le fleuve y passe. En 24 heures, c'est le quart de Montréal qui a été rasé par le feu.

Les flammes vont mourrir d'elles-mêmes après 26 heures. Le bilan est lourd. 1112 immeubles sont détruits. 10 000 personnes sont jetées à la rue, soit 15% de la population de l'époque.

Les sinistrés vont trouver refuge dans des tentes au Champs-de-Mars. Les secours vont arriver de partout. Pendant des mois, Montréal est un immense campement. Heureusement, la majorité des sinistrés vont se trouver des abris permanents pour l'hiver.

Après cette catastrophe, Montréal va interdir les revêtements de bois pour les maisons érigées dans les faubourgs. Le Conseil municipal décrète le creusage du canal de l'Aqueduc. On vote de l'argent pour acheter de puissantes pompes afin de pousser l'eau vers le réservoir McTavish, au pied de la montagne, qui va désormais prendre le relais.

En 1879, 27 ans après le feu, le réservoir de la Côte-à-Baron est fermé. Dès l'année suivante, la Ville entreprend sa démolition et le remplissage des lieux. Puis, dès 1891, on érige des canalisations autour de l'ancien réservoir et aménage le terrain vacant en un immense parc qui prendra le nom de square Saint-Louis, en hommage aux frères Saint-Louis, deux industriels réputés dont la maison se trouvaient à proximité.

En 1894, une fontaine sera érigée dans le parc pour rappeler aux Montréalais l'époque du réservoir.

125 ans plus tard, la fameuse canalisation vient de céder...et nous rappeler tout ce pan (enterré) de l'histoire montréalaise.

****Mise à jour du samedi 12 mars****
LaPresse+ nous apprend ce samedi que la conduite d'eau qui a éclaté date en fait de 1964. Les responsables du dossier ont avoué avoir fait erreur sur l'âge du tuyau en cause. Malgré cette erreur, ça ne change pas le fond de l'histoire du carré Saint-Louis !

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Sources: Genealogie.org, GrandQuébec.com, Ville de Montréal, Wikipédia, Héritage Montréal, Rayside.qc.ca,







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