Il y a 100 ans...la margarine !

Publié par Alexandre Gagné  |  à  3/08/2017 09:51:00 PM Non commenté

La margarine a été inventée en 1869
Il y a 100 ans aujourd'hui, un débat enflammait l'opinion publique au Canada. Faut-il oui ou non autoriser la margarine ? Un sujet chaud en 1917 alors que cette «nouveauté» faisait craindre le pire aux producteurs laitiers du pays. Appel à l'histoire.

par Alexandre Gagné

Nous sommes en 1917. En pleine guerre mondiale. Les conditions sont difficiles. Les combats s'éternisent en Europe et il faut nourrir les milliers de soldats au front. Au pays, en conséquence, les produits alimentaires se font de plus en plus rares. C'est le cas des produits laitiers et notamment du beurre qui se retrouve même en situation de pénurie.

Pour régler le problème, le gouvernement songe à autoriser un substitut du beurre, la fameuse margarine.

Retour en arrière.

En 1869, en France, l'empereur Napoléon III lance un concours pour trouver un « corps gras semblable au beurre, mais de prix inférieur, apte à se conserver longtemps sans altérer sa valeur nutritive ». À cette époque, le beurre est cher et se conserve mal.

Dans son atelier-laboratoire, le pharmacien Hippolyte Mège-Mouriès réalise une émulsion blanche à partir de graisse de boeuf, de lait et d'eau. Il baptise sa recette margarine du grec margaron (blanc de perle) et de polyalcool-glycérine.

Trois ans plus tard, en 1872, le brevet est déposé et la commercialisation de la margarine va se développer. Pour les agriculteurs et les producteurs laitiers, la nouvelle a l'effet d'une bombe. C'est la catastrophe. On craint que la population se détourne du beurre et que cela entraîne des pertes financières considérables.

Partout dans le monde, les producteurs laitiers sonnent l'alarme. Au Canada, ce puissant lobby s'oppose farouchement à la vente de la margarine, si bien que le gouvernement conservateur de John A. MacDonald va interdir en 1885 la fabrication et la vente de ce produit partout au pays.

1917.

La pénurie de beurre touche plusieurs provinces. Le produit essentiel dans l'alimentation et la production alimentaire se fait tellement rare et devient si coûteux que les conséquences sont trop importantes pour ne rien faire. Les producteurs laitiers sont inquiets et voient la menace. Permettre la margarine serait ouvrir la porte à la disparition du beurre.

Dès mars 1917, les agriculteurs se regroupent et lancent un mouvement de protestation. Lettres aux députés et résolutions, tous les moyens sont mis de l'avant. Mais le Parlement doit trancher. La parole revient aux députés.


La Patrie - 9 mars 1917 

L'interdiction de la margarine est finalement levée. Les agriculteurs sont sous le choc. Mais leur colère sera de courte durée. En 1923, le gouvernement libéral de Mackenzie King consent à interdir de nouveau la margarine. Les consommateurs protestent si bien que l'affaire se retrouve en cour et sera portée jusqu'en Cour suprême.

En décembre 1948, le plus haut tribunal du pays invalide la loi de 1885 car, selon la Constitution canadienne, « ce sont les provinces qui sont maîtresses de la fabrication et du commerce de tout produit dans leurs limites ». Pour Ottawa, c'est une sortie de crise. La question de la margarine est renvoyée aux provinces.

Maurice Duplessis
 6 avril 1951
À Québec, l'affaire est prise très au sérieux et le gouvernement Duplessis soucieux de ne pas s'attirer les foudres des agriculteurs, constituant une bonne partie de son électorat, procède rapidement.

Dès le 23 février 1949, Québec adopte la loi 66 pour interdire la margarine dans la province avec des amendes pouvant aller jusqu'à 100$. Malgré cette loi, les groupes de consommateurs continuent de faire entendre leur voix. Un commerce de vente illégale de margarine se met même en place à différents endroits de la province.

En novembre 1952, le gouvernement Duplessis durcit la loi en adoptant une modification qui criminalise non plus uniquement la production et la vente, mais aussi la possession et l'usage de la margarine au Québec.

L'opposition proteste si bien que le débat reprend de plus belle l'année suivante. La répression contre la margarine va se trouver préciser dans le bill 7 du 4 décembre 1953. Québec remédie à l'un des inconvénients de la loi en établissant des définitions légales à chacun des produits laitiers disponibles sur le marché, comme le beurre, la crème, la crème glacée, le fromage, etc.

La définition adoptée parle essentiellement de margarine fabriquée à partir d'huile végétale. La porte était donc ouverte à l'importation (illégale) de margarine faite de graisses animales...en provenance des États-Unis. Un petit marché noir se met donc en place. Ça tombe bien, c'est la «grande noirceur» au Québec.


Mai 1961. Le libéral Jean Lesage est au pouvoir. C'est le début de la Révolution tranquille. Le gouvernement décide d'assouplir la loi sur la margarine. L'Assemblée nationale vote par 34 voix contre 16 en faveur de la légalisation de la margarine. La loi 74 légalise la fabrication et la vente du produit sous certaines conditions, notamment que l'étiquette du produit indique bien qu'il s'agit de margarine pour éviter toute confusion avec le beurre. Le 7 juin, la vente peut commencer.

Mais l'affaire n'est pas terminée. Rapidement, les producteurs laitiers dénoncent la fait que l'industrie utilise un colorant pour donner à la margarine blanche à l'origine une couleur se rapprochant de celle du beurre plutôt jaune.

Le débat rebondi à l'Assemblée nationale en août 1987, alors que le ministre de l'Agriculture, Michel Pagé, cède aux pressions de l'industrie laitière et interdit aux fabricants de margarine d'imiter la couleur du beurre.

La guerre est relancée. En novembre 1997, la police saisie une production de margarine à Alma, au lac Saint-Jean, chez un commerçant qui réclamait le droit de vendre de la margarine jaune. Plusieurs consommateurs n'hésitaient pas non plus à se rendre en Ontario pour acheter le produit, de couleur jaune, tant désiré.

Il faudra attendre au 25 juin 2008 quand le Conseil des ministres a aboli en douce le règlement interdisant aux fabricants de lui donner la couleur du beurre.

Pendant 21 ans, les Québécois auront donc mangé de la margarine blanche avant l'abrogation du règlement.

Conclusion


Nous voilà donc 100 ans après le début de cette interminable saga entourant l'introduction d'un nouveau produit dans la société. Une affaire opposant un puissant syndicat, celui des producteurs laitiers, et de simples consommateurs.

100 ans plus tard, l'histoire n'a pas bien changée. D'autres produits, mais aussi beaucoup de nouvelles façons de faire, se heurtent (encore) aux pressions syndicales qui craignent les effets du changement. Comme l'histoire a (un peu) tendance à se répéter, l'issue des prochaines luttes est probablement déjà bien écrit...


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